Le Tor des Géants version Laurent

Laurent, il a plusieurs surnoms : le yéti, le polonais, grand machin, coach…

Il a surtout plusieurs facettes et voici l’occasion d’en découvrir une nouvelle : narrateur.

Il nous a concocté un récit du Tor , p… comment dire …

 

Tor des Géants 2016

Pour le titre j’ai hésité, mais bon faut bien faire un choix et un peu d’impertinence et d’originalité ne font pas de mal, chose promise, chose due je vais essayer de vous narrer mon aventure Valdôtaine.

Première question : comment vais-je m’y prendre ? Un compte rendu circonstancié, factuel, chronologique… en fait c’est juste une figure de style, c’est pas une vraie question, c’est juste pour accrocher les lecteurs en plaçant un suspense insoutenable dès les premières lignes, pour que même les moins pourvus en neurones (enfin les crétins quoi) soient accrochés et continuent la lecture.

Ben oui je suis incapable de la moindre rigueur compte-rendutesque (ah oui il m’arrive d’inventer quelques mots) donc je vais vous livrer comme ils arrivent, mes souvenirs, mes émotions et mes délires, parce que dans ce genre d’aventure la tête est plus touchée que les jambes.

Le départ ne m’a pas tant marqué que cela, c’est presque le seul moment où l’émotion fût moins forte que prévu, la première journée s’est passée comme dans un rêve jusqu’au soir où j’ai attendu longtemps l’arrivée à la 1ère base vie où j’avais prévu de dormir, bon je me suis rendu compte à ce moment que tout ne serait pas un long fleuve tranquille… dormir dans un dortoir lumière allumée, porte ouverte, entouré d’Italiens sonores (je crois que c’est un euphémisme) n’est pas très aisé, j’aurais toutefois pu y parvenir si à ma droite ne s’était pas tenue une autre compétition.

Effectivement dans le pieu d’à côté, un fort sympathique japonais a cru bon de battre le record du monde du plus fort bruit réalisé avec des sacs plastiques, le gars du Guiness Book était là avec une équipe de tournage, il a noté et enregistré 138 bruits différents en 27 minutes avec un niveau sonore de 800 décibels pour le meilleur. Quand il a sorti la tête de son sac de course l’air satisfait de sa performance mon ami Nippon (ni mauvais) m’a souri, il m’a aidé à repartir rapidement dans la nuit fraîche et SILENCIEUSE.

Deuxième nuit et deuxième journée pas mal, les sensations sont moyennes mais les paysages et les amis sont là, magnifiques, ceci dit , arrivé au sommet et en voyant la descente du col Fenêtre j’ai amèrement regretté mon surnom « Pabon-à-ski » (c’est un jeu de mot pourri avec mon nom polak qu’un pseudo-ami a trouvé drôle, ainsi que tous ceux qui m’ont vu un jour sur des skis), donc j’ai regretté amèrement disais-je ce surnom au vu de la putain de descente tout schuss vers Rhêmes-Notre- Dame, celle du col Brison n’était pas mal non plus…

Sensations moyennes donc jusqu’à ce que je rende mon repas dans la montée du Loson, putain de Loson (oui je manque de vocabulaire), dans la 2ème partie de ce col j’ai abandonné, j’ai abandonné pendant toute la descente vers Cogne, j’ai abandonné encore après que mon pote Charles ait tout tenté pour me remonter le moral, j’ai abandonné dans le dortoir de Cogne. À mon réveil, j’ai abandonné encore, j’ai abandonné jusqu’à ce que je croise le regard de Jean-Michel le sénateur (nom commun qualifiant ici le traileur qui a pris part à, et terminé toutes les éditions du Tor) qui après avoir enchaîné l’UT4M, l’UTMB, la K4 en moins d’un mois, se relevait et se préparait à repartir, là je m’suis dit et je me cite : « putain de tafiole de merde lui il repart après tout ce qu’il vient de faire et toi t’abandonnes au premier vomi », Jean-Michel tu m’as botté le cul d’une force, j’ai eu la chance de pouvoir te le dire par la suite…

Champorcher/Cogne/Donnas c’est plutôt cool, hormis l’interminable arrivée à la base vie où je me suis vengé en sifflant une bière glacée à peine arrivé, reparti avec les potes Franc-comtois et Jean-Michel starisé.

À traîner avec lui on perd du temps, les femmes se jettent à ses pieds pour qu’il les féconde, il doit embrasser les enfants malingres pour leur donner de sa force, les hommes partagent des bourrades viriles avec lui après qu’il leur ait appris à jouer de la flûte de pan… et lui l’air innocent il traverse tout ça avec son putain de sourire (toujours ce manque de vocabulaire).

Mauvais plan à Sassa, pas réussi à dormir dans la tente glacée et bruyante, 1/4 d’heure de sommeil sur une table au refuge Coda, du coup 2 arrêts sauvages à dormir dans l’herbe avant de retrouver Thierry et ses acolytes au nouveau et magnifique refuge de Balma où les toilettes ferment et où tu peux t’asseoir !!! Pour vous c’est peut être un détail mais pour moi ça veut dire beaucoup !(culture musicale merdique), parce que lire le Canard Enchaîné 20 minutes dans des chiottes à la turque sur une jambe en tenant la porte avec l’autre quand tu as 200km dans les pattes c’est pas évident…en plus je suis moyennement souple, vous essayez de visualiser la scène non ?

Thierry donc, un autre sénateur à remercier, Thierry et sa connaissance millimétrique du tracé : « là les gars si on ne se bouge pas le cul (il est assez trivial), on est hors barrières horaires, à ce rythme-là on arrive à 16h11 samedi à Courmayeur, en plus mes Crocs commencent à être usées, je perds 6/7 secondes au km en descente et pour arriver à Niel il nous faut bien 6h14 enfin à la louche hein…», au refuge il m’a boosté et grâce à lui j’ai fait une super descente sur Niel avec Jean-Michel à mes basques, il ne lâche pas facilement le morpion des Andes.

Niel c’est encore une bière, merci Arnaud (encore un sénateur, putain ce Tor c’était le Parlement) de m’avoir décomplexé en parlant de tes Tor les plus réussis, ceux où tu prenais le temps de rigoler avec les potes et de boire une ou deux bières, là j’en ai pris une avec Jean-Mi encore, et je suis reparti sous un putain (oui je sais) d’orage qui a fait marrer le Péruvien du Forez.

Gressoney, l’année dernière c’était la fin de l’aventure pour mon pote Charles (qui m’accompagnait cette année) et ce fût pour moi l’endroit où j’ai su avec la certitude du benêt (il reste 140 bornes!) que j’allais le finir ce Tor.

Après Gressoney tout ne fut plus que plaisir, enfin si on excepte mes pieds qui ont commencé à gonfler, on aurait dit qu’on m’avait greffé les pieds de mon frère sur mes chevilles, bon, mon frère pour ceux qui ne le connaissent pas, heu comment dire, Chabal à côté on dirait un garçon coiffeur… (j’ai rien contre les coiffeurs, quoique, mais bon c’est une autre histoire), je les avais surnommés, Igor et Grichka mes pieds, parce qu’on voyait bien que ça avait été des pieds…mais modifiés quoi !

 

Du plaisir comme ce moment hors du temps dans la nuit sous une pluie battante et glacée, ce moment où j’arrive au refuge de Crest je crois, on aurait dit un 4 étoiles, le gars il me file une piaule à 2 lits, avec un radiateur en marche !!! le temps de me dessaper, de tout mettre à sécher et le même gars qui revient me taper sur l’épaule, je me dis qu’est-ce qu’il a oublié de me dire ?

« Monsieur ça fait 2 heures que vous dormez, il faut vous lever !!! » Il est fou, ça fait même pas 5 secondes ! il joue avec sa vie, en voyant mon regard il recule à distance de sécurité, il doit lire dans mes yeux que je vais lui casser tous ses petits os et le démoeller tranquillement avant de me recoucher (demoeller : verbe du premier groupe, action d’enlever la moelle de tous les os cassés d’un ennemi) .

Bon, j’ai quand même un bon fond, je lui laisse la vie sauve et je remonte manger mes 4kgs de pâtes matinales (il est 5 heures!) avant de repartir.

Plaisir encore quand ma compagne et les enfants me font la surprise d’arriver avant le jour prévu, plaisir, émotion et larmes, c’est pas les premières, ni les dernières…mais celles-là elles ne s’oublient pas…

Il y en aura d’autres :

 – à l’arrivée avec les mêmes et les amis,

– dans Malatra au lever du jour, sous la neige, quel pied se fût (hein Igor, oh oui Grichka),

– l’avant-dernière nuit parce que j’avais ce sentiment que ça allait s’arrêter et que plus rien ne serait plus jamais pareil, parce qu’il y avait la pleine lune et que c’était d’une beauté à couper le souffle,

– des larmes encore quand j’essaie de dire la beauté de sa région à un paysan rustaud rustre et rustique (mais pas Russe) dans un refuge paumé en pleine montagne vers la fenêtre de Tsan (drôle de nom), là je me dis qu’il doit me prendre pour une belle Chochotte dans mon collant moule-burnes à chialer comme un morveux, et ben non il attrape les larmes aux yeux avec moi et il me dit : « et attends demain matin quand tu vas voir le soleil se lever sur les sommets enneigés… », du coup le matin j’ai re-chialé.

Plaisir encore de manger de la polenta et du jambon grillés dans une ferme improvisée en refuge pour traileurs transis, plaisir toujours avec tous ces bénévoles d’une gentillesse et d’un tact incroyable.

Plaisir d’avoir été accompagné par mes potes sur le terrain, merci Loïc et Charlie et par tous ceux qui me suivaient à la maison derrière leur ordi, quand j’y pensais ça me faisait l’effet d’être un de ces chanteurs qui se jettent dans la foule et qui est porté par des dizaines de mains, je ressentais ça profondément, physiquement.

Plaisir d’avoir entendu le hurlement magnifiquement mélodieux d’un loup solitaire une nuit vers le refuge de Cuney, c’était d’une beauté hallucinante.

Plaisir de finir cette aventure avec mes proches dans les rues magiques de Courmayeur, plaisir de partager ça, plaisir de rêver ça, plaisir sportif, psychologique, émotionnel.

Plaisir des rencontres que j’ai déjà évoquées, Thierry et Sébastien le premier jour, les sénateurs (Thierry B, Arnaud S et Jean-Michel T), Arnaud et Jean-pierre à Donnas, « mon » petit couple de Turcs croisés plein de fois toujours le sourire, ils ont fait ça tranquille en discutant, sans jamais avoir l’air de souffrir, et puis des regards, plein de regards…

 

Bon pour terminer, il faut quand même que je vous narre le clou du Tor, une scène d’une poésie absolue, incongrue et magique, une scène qui résume pour moi tout ce voyage initiatique…

Avant-dernière nuit, pleine lune, je suis en plein dans l’émotion, j’ai éteint la frontale quelques instants pour profiter à fond de l’instant, je respire le Tor, je m’imprègne encore, quelques instants encore et je rallume, les buissons de genévriers plein de rosée ressemblent à des tâches de neige à la lueur blafarde de ma lampe, je me remets en marche doucement et là, à la fois éclairé par la lumière diffuse de la lune et par ma lampe surpuissante qui souligne tous les éléments réfléchissants de sa tenue je vois au loin un être surnaturel fait de contours luminescent, un Japonais (je le verrais après) accroupi… et… qui fait caca ! C’est magique, une parenthèse hallucinée, si le gars était venu de Fukushima il nous en sortait une violette…

Tout mon Tor dans cette image irréelle, de la magie, de la poésie, et du caca aussi…

Sinon en maxime de fin pour les initiés, à tout jamais je serai plus polenta que Poletti.

 

Je pourrais en rajouter des pages et des pages, mais je pense que l’essence est là et très égoïstement je garde le reste pour moi, ça va tourner encore quelques années dans ma tête et dans mon cœur .

 

Laurent Pabisiak trailer reconnu… par sa famille

album photos

 

Un trés grand bravo à Laurent qui nous a fait vibrer pendant une semaine, et qui sait si bien mettre en mots le vécu de son aventure.

 

 

Commentaires

  1. seb90 dit :

    Que dire… c’est géant. Un grand bravo à toi, j’ai suivi chaque jour derrière mon PC et je voyais que tu faisais ton petit bonhomme de chemin tranquillement.
    En plus d’être un coureur, je trouve ton style de narrateur très sympathique.
    Je te tire mon chapeau, ma casquette, mon bonnet, tout!
    A bientôt.
    Seb Paget

    • PABISIAK Laurent dit :

      merci Sébastien, j’aime autant courir qu’écrire alors quand je peux faire les 2 c’est le pied…hein Igor etc…

  2. achard dit :

    Laurent je t ai suivi sur mon ordi vraiment bravo il fallait le faire et ton récit reflète bien ton aventure dans toutes ses coutures bravo champion

  3. estelle dit :

    Je profite d’avoir un peu de calme pour savourer ton récit Laurent; Bravo encore pour cette belle aventure qui donne des frissons et qui donne aussi envie d’aller la défier……un jour……ou plutôt une semaine………lol!!

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